Toutes les activités humaines ont un impact sur l'environnement : les observatoires au sol, les satellites dans l'espace... Quel est le bilan de tous nos moyens d'observation ? Et quelle part faut-il imputer à notre laboratoire ? Quand on a fait ce travail-là, on a découvert ce qu'on appelle « l'éléphant dans la pièce ». Parce qu'à peu près 2/3 de notre impact vient de ces moyens d'observation, et essentiellement de l'espace. Allumage Vulcain, allumage EAP, décollage. Pour étudier l'Univers, les astronomes utilisent des technologies de pointe. Et aujourd'hui, on connaît désormais l'empreinte carbone de la discipline. Avec ses collègues, Jürgen Knödlseder a publié plusieurs études pour quantifier les émissions de la profession. En divisant le total par le nombre d'astronomes, il arrive à un résultat plutôt surprenant : l'empreinte carbone individuelle. On s'est posé effectivement la question : quel est l'impact par personne travaillant dans le laboratoire ? On a des techniciens, on a des ingénieurs, on a du personnel administratif... Les astronomes, c'est à peu près la moitié de notre personnel. Si on ramène ça par astronome, on est autour de 60 tonnes de CO₂ par astronome. Juste pour comparer... Les émissions moyennes mondiales d'un humain, c'est autour de 5 tonnes. On parle ici d'émission de tonnes de CO₂ équivalent par an, une unité standard pour mesurer l'empreinte carbone. Un astronome polluerait donc 12 fois plus qu'un citoyen lambda. Pour comprendre cette empreinte, il a fallu décortiquer l'apport de chacune de leurs activités. Au début, on s'est beaucoup focalisé sur les déplacements parce que c'est la chose la plus visible et la plus évidente. Et on s'est rendu compte que les achats de biens, de services, etc, c'est aussi un poste très important. Plus important encore que les déplacements. Chez nous, au laboratoire, on fabrique beaucoup d'instruments. Et pour ça, il faut de l'électronique, de l'optique, de la mécanique, etc. Donc, on achète pas mal de choses. Et finalement, une fois qu'on a eu fini le bilan, il est resté une question. C'est de savoir pour tous nos moyens d'observation : les observatoires au sol, les satellites dans l'Espace. À peu près 2/3 de notre impact vient de ces moyens d'observation, que ce soit au sol, dans l'Espace. Et ça vient essentiellement de l'Espace. L'IRAP totalise donc 7 400 tonnes de CO₂ équivalent par an, avec les activités d'exploration spatiale en tête des émissions. Il faut beaucoup d'énergie pour aller dans l'espace. Il faut quand même s'arracher de l'attraction terrestre. Il faut fabriquer le carburant. Par exemple, la fabrication du carburant d'une fusée, c'est plus impactant que le lancement en soi. Il faut aussi produire les satellites et développer les instruments qu'on va mettre sur les satellites. Pour Jürgen, la première solution serait de mutualiser les instruments avec les autres pays, en créant de réels partenariats et en évitant les doublons. Parfois, on ne fait pas seulement un télescope, un satellite. Mais deux ou trois, produits par différentes équipes dans le monde avec l'ambition d'être le premier. L'Europe est en train de construire un très grand télescope au Chili. Les Américains avaient fait la même chose. Les Chinois, bien sûr, avaient fait la même chose. On reste quand même dans un système compétitif. C'est un mot qui revient en permanence. Et c'est ça qu'il faut changer pour passer à un modèle vraiment collaboratif. Parce que le but, c'est qu'on travaille pour l'humanité, pour le savoir. Ce n'est pas pour être le premier à trouver quelque chose. Ça doit devenir moins prioritaire. Après, il y a aussi d'autres pistes à étudier. Est-ce qu'on ne peut pas rendre les mêmes instruments un peu plus écologiques ? Sur l'île de La Palma, dans les Canaries espagnoles, de nouveaux télescopes voient le jour en ce moment. Ils sont destinés à étudier les rayonnements gamma de très haute énergie. Ce sont des télescopes qui ne vont pas regarder directement les étoiles. Ils vont regarder l'atmosphère. Et ça s'appelle l'effet Tcherenkov. Lorsque les rayons gamma arriveront dans l'atmosphère, ils vont produire un flash de lumière bleutée très bref, qui sera détecté par les télescopes du CTAO. La répartition de l'intensité sur les détecteurs donnera ensuite des indices sur sa provenance. On va voir la même gerbe sous plusieurs angles. Comme ça, on arrivera à reconstruire la forme de la gerbe dans l'atmosphère et notamment son axe principal qui pointe vers la source. Ce domaine est la spécialité de Jürgen. Il s'est intéressé de près à l'impact de cet observatoire en analysant son cycle de vie. On a appliqué cette méthode-là pour la première fois à un observatoire astronomique. On a regardé à la fois la conception, la construction de l'observatoire, mais aussi son fonctionnement. Et pourquoi c'est aussi impactant ? On se trouve sur une île où l'on produit directement l'électricité sur place. Et avec quoi ? Avec du diesel, donc avec des ressources fossiles. Cet exemple-là est très intéressant parce que jusqu'à côté, il y a une autre île qui s'appelle El Hierro. Et là, ils utilisent plutôt les éoliennes pour pomper l'eau d'un lac en bas vers un lac en haut. Et quand il n'y a pas de vent, ils laissent descendre l'eau. Si on mettait en place le même système à La Palma, on pourrait diviser par 2 les émissions CO₂ du télescope, sur tout son cycle de vie. Mais le meilleur instrument du futur ne serait pas celui qui pollue le moins, mais plutôt celui qu'on ne construit pas. On peut aussi se poser la question : « Est-ce qu'on a vraiment besoin de ce nouvel instrument ? » Peut-être que l'on a déjà les données quelque part dans une archive que l'on pourrait analyser pour faire avancer la science. Personnellement, c'est vraiment cet axe que j'essaie de développer : travailler à partir d'archives. J'ai d'ailleurs organisé plusieurs stages avec des jeunes. Et je mets en avant le fait que ce sont des stages qui cherchent à faire de la science bas carbone. Et c'est avec les données du Compton Gamma Ray Observatory, un télescope de la NASA lancé en 1991, que Jürgen et ses étudiants ont pu faire une nouvelle découverte. J'ai fait ma thèse sur ce satellite-là. Ces données-là, qui ont déjà un certain âge, sont encore très riches. On a notamment découvert récemment un signal assez fort là-dedans qui, à l'époque, a complètement échappé aux analyses. Donc on peut poser de nouvelles questions aux anciennes données. Sans réduction des moyens d'observation, il n'y aura pas de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Donc, il faut forcément une décroissance de ces moyens-là. Mais ce n'est pas grave. On peut devenir un peu plus raisonnable dans la manière de réfléchir. Est-ce qu'on ne peut pas gérer cette activité qu'on aime beaucoup (découvrir l'univers, explorer l'univers), d'une manière moins impactante ?