FB : Alors, aujourd’hui les chiffres montrent qu’on a une hausse de 79 % de ces cancers précoces mais je dirais, le pourcentage ne traduit pas le nombre, heureusement, de ces cancers qui restent relativement faibles. Mais c’est cette augmentation, cette cinétique, qui est un peu inquiétante pour nous parce qu’elle veut dire qu’il y a un changement épidémiologique. Et ce changement, il faut le comprendre et le comprendre le plus vite possible.
79 %. C’est l’augmentation, en 30 ans, du nombre de cancers diagnostiqués dans le monde chez les moins de 50 ans. À cet âge, on parle de cancers d’apparition précoce. Et certains types de cancers sont tout particulièrement concernés par cette hausse.
FB : C’est beaucoup de cancers digestifs, des cancers coliques, des cancers du rectum, quelques cancers du pancréas qu’on a retrouvés, nous, dans nos séries à Gustave Roussy. Mais c’est aussi certains cancers thyroïdiens. Certaines maladies qu’on appelle les lymphomes. Sans oublier, évidemment, les cancers du sein, qui sont aussi en augmentation chez les sujets jeunes.
En France, l’âge médian du diagnostic est de 68 ans pour les femmes, 70 ans pour les hommes. Le cancer reste donc une maladie associée au vieillissement. Mais alors, pourquoi progresse-t-il chez les plus jeunes ?
FB : Malheureusement on n’a pas d’explication évidente à ça. La première chose qu’il faut avoir à l’esprit c’est qu’on retrouve, pour ces cancers-là, des facteurs de risque que l’on connaît aussi, et depuis longtemps, pour ces cancers : la consommation d’alcool, la sédentarité… Puis il y a d’autres facteurs qui semblent émerger plus récemment : l’alimentation ultra-transformée, des dysbioses intestinales, des modifications du microbiote. Le microbiote c’est l’ensemble des bactéries qui sont présentes à l’intérieur de notre tube digestif. Peut-être que c’est lié à des usages des antibiotiques qui ont changé au fur et à mesure du temps dans les générations plus récentes. Mais on n’a pas de démonstration aujourd’hui.
Difficile, pour l’instant, d’identifier précisément les causes des cancers précoces. Mais plusieurs hypothèses émergent. Parmi elles, celle d’un vieillissement biologique accéléré chez les générations nées après 1950. Une étude publiée dans Nature Medicine suggère qu’à âge égal, les nouvelles générations présentent davantage de signes de vieillissement cellulaire que les précédentes. Un constat associé à un risque plus élevé de tumeurs précoces. Mais là encore, rien n’est démontré.
En France aussi, les chercheurs tentent de comprendre. Et c’est justement l’objectif du programme YODA lancé par l’Institut Gustave Roussy. Il se concentre sur les cancers gastro-intestinaux chez les moins de 50 ans, car ces cancers digestifs comptent parmi ceux dont la hausse est la plus marquée chez les jeunes.
FB : Donc on va faire de multiples prélèvements pour essayer de comprendre à la fois, ce qu’on appelle « l’exposome », tout ce à quoi vous avez été exposé mais évidemment, aussi, un prélèvement de la maladie, pour comprendre quelles sont ses caractéristiques biologiques. Ça nous a déjà permis d’identifier que y avait plus de peut être de mutations de ce qu’on appelle « FGFR », qui est le fibroblaste growth factor receptor, donc c’est une anomalie dont on sait qu’elle existe dans certains cancers, elle existe dans des cancers de la vessie etc. Elle semble un peu plus fréquente dans les cancers digestifs des sujets jeunes par rapport aux sujets plus âgés.
Les recherches se poursuivent pour comprendre les caractéristiques des tumeurs précoces. Et pas seulement en laboratoire, car dans la pratique, les médecins constatent aussi une chose :
FB : Il y a sûrement encore d'autres choses à explorer puisqu’on voit dans la clinique, dans l’expérience, que cette maladie, elle est plus souvent métastatique au moment du diagnostic. Peut-être que c’est lié, un petit peu, aux délais de diagnostic mais c’est, peut-être, lié aussi à une agressivité particulière de cette maladie. Et malheureusement, ces maladies semblent répondre un peu moins aux stratégies thérapeutiques, d’où l’importance de tous les efforts de recherche qu’on fait aujourd’hui.
Mais alors ne faudrait-il pas simplement dépister plus tôt ? Aujourd’hui, les programmes de dépistage organisé commencent généralement autour de 50 ans. À une exception près : le cancer du col de l’utérus, dépisté dès 25 ans.
FB : On n’a pas aujourd’hui d'éléments scientifiques solides pour dire qu’il faudrait, par exemple, dépister les cancers digestifs à partir de l’âge de 40 ans. Parce que le risque d’avoir des examens positifs, au sens où il y aurait un signal qui devrait conduire à des examens, par exemple endoscopiques, avec le risque de ces propres examens. On n'est pas certains que la balance soit en faveur de ça, sur le plan du bénéfice-risque. Mais ça ne veut pas dire que demain les choses ne changeront pas. Et surtout, ce qui nous guide aujourd’hui dans nos efforts de recherche c’est mettre au point des tests beaucoup plus performants et moins invasifs qui permettent de diagnostiquer ces maladies, en tous les cas, c’est ma vision je l’espère, avec simplement une prise de sang demain. Donc je crois qu’on va faire des progrès, mais en même temps, si vous voulez, il faut toujours être prudent et ne pas mettre en œuvre de stratégies, qui elles-mêmes, puissent conduire à des pathologies qui n’ont pas de raison d’être.