Regards croisés sur les cryptomonnaies
Outil idéal pour des transactions sans intermédiaire et transparentes, ou actifs spéculatifs risqués : que sont réellement les cryptomonnaies ? Points de vue croisés d’Alexandre Stachtchenko, président de l’Institut national de bitcoin (qui promeut la « transition bitcoin ») et de Nicolas Dufrêne, directeur de l’institut Rousseau (think-tank pour un avenir durable).
Réalisation : Nicolas Sandanassamy
Production : Universcience
Année de production : 2026
Durée : 14min11
Accessibilité : sous-titres anglais, sous-titres français
Regards croisés sur les cryptomonnaies
– Le principal intérêt de Bitcoin, il est avant tout pédagogique, de s'interroger sur la façon dont fonctionne le système actuel, de s'interroger sur la pertinence de cette alternative et de son adhésion ou non personnelle à cette alternative. – 83 % des petits porteurs, si l'on peut dire, de cryptoactifs, ont perdu de l'argent au cours des dernières années. Je pense que dans le domaine monétaire proprement dit, les cryptoactifs ne rempliront jamais un rôle de monnaie internationale indépendante des États. Vous avez certainement entendu parler des cryptomonnaies. Il s'agit précisément de cryptoactifs, des actifs numériques qui circulent et permettent de faire des transactions sans recourir à la monnaie légale. Depuis leur création, elles fascinent autant qu'elles inquiètent. Quelle place vont-elles occuper dans l'économie mondiale ? Nous avons rencontré deux spécialistes aux avis radicalement opposés. – Les cryptomonnaies, c'est une catégorie assez artificielle, mais qui regroupe des choses qui sont très différentes, hétérogènes. Avec le réseau Bitcoin, on fait des paiements sur Internet sans intermédiaire. C'est le seul réseau qui le permet. Dans le monde financier traditionnel, quand vous voulez faire une transaction, par carte bancaire, virement ou prélèvement, on a toujours un intermédiaire impliqué. On ne fait pas de transactions Internet sans un intermédiaire de confiance. – Le Bitcoin, pour ses promoteurs, a une vocation monétaire. C'est un actif qui a été pensé, qui a été inventé en contestation de l'ordre monétaire établi, en contestation notamment du rôle joué par les banques centrales. Et les promoteurs du Bitcoin souhaitent un actif monétaire qui ne soit pas manipulable par les banques centrales, qui soit indépendant des gouvernements, jouant le rôle d'une monnaie privée, internationale. Et ça, c'est contraire à l'idée que la monnaie est un bien public et qu'il faut un contrôle à la fois des États et des citoyens sur cette monnaie. La plupart des cryptomonnaies ne sont ni émises ni contrôlées par des banques centrales. L'absence de l'institution financière est une force ou une faiblesse ? Il faudrait renverser la question. La présence d'une banque centrale dans le système monétaire actuel n'est-elle pas une faiblesse ? Dans la théorie, la présence d'une banque centrale dans l'économie et le système monétaire doit donner du mou au pouvoir politique pour ajuster des politiques monétaires selon la situation de l'économie. La Banque centrale européenne a un garde-fou : elle est censée être indépendante ne pouvant financer des États. Dans la pratique, cela est contourné. Dès que quelqu'un a ce pouvoir, il y a tentation d'abus. Donc la solution est de ne pas pouvoir le faire. C'est de créer un algorithme que personne ne peut toucher, qui a une création monétaire connue, qui permet aux agents économiques de se projeter dans le temps avec un étalon non manipulable permettant donc des calculs fiables. L'absence de banque centrale est une force, car ça permet au système d'être prévisible et d'être fiable. – De ce point de vue-là, je ne partage pas l'avis des promoteurs des cryptoactifs, notamment parce que le bitcoin lui-même n'est pas manipulable, mais ça peut être un atout comme un inconvénient. C'est-à-dire qu'il est impossible de mener une politique monétaire avec du bitcoin. Personne ne peut décider de créer du bitcoin pour financer la transition écologique, pour financer les hôpitaux. En fait, on a quelque chose qui est complètement déconnecté de l'histoire monétaire, de la monnaie qui reste un bien commun qui doit être ancré dans la société et qui doit servir cette société. Si les cryptomonnaies ont été créées en contestation du système établi, peut-on avoir confiance en elles ? – Les cryptoactifs suscitent beaucoup d'inquiétudes politiques et autant d'engouement pour une certaine partie des gens. Les États et les populations ont intérêt à s'en préoccuper puisqu'il y a là un enjeu très fort à la fois pour la stabilité du système financier, car aujourd'hui les cryptoactifs sont de plus en plus utilisés par les gestionnaires de fonds, par les grandes banques, par un certain nombre d'acteurs, qui les utilisent soit pour des paiements internationaux, ça reste encore très limité, soit et surtout et avant tout pour des logiques de spéculation. – Bitcoin a été construit pour être rare, limité, non manipulable, à l'abri des manipulations politiques. C'est un vrai projet critique de la façon dont fonctionne la monnaie. Quand on utilise Bitcoin, son code est transparent, son algorithme est transparent, c'est un réseau ouvert et mondial. On peut vérifier tout ce qui se passe, voir les transactions en cours en direct, donc inutile de faire confiance à un intermédiaire pour l'utiliser. L'existence de cette alternative va forcer des intermédiaires qui, en fait, avaient abusé de la nécessité de cette confiance, à augmenter la qualité de leurs services pour qu'on leur fasse confiance. Ça ne veut pas dire que tout le monde va devenir méfiant de la société entière mais ça montre que l'alternative existe, que, par exemple, je peux continuer avec ma banque pour stocker 75% de mon patrimoine, mais j'ai 25 % en dehors, au cas où. Ou même certains veulent être exposés au prix du Bitcoin, sans la complexité de le garder, donc ils vont faire confiance à une banque pour stocker ces Bitcoins. Donc ce sont deux choses séparées. Le fonctionnement technique de Bitcoin ne requiert pas de confiance mais ne propose pas un modèle de société dans lequel la confiance disparaît. Concrètement, quels sont les risques des cryptomonnaies et les critiques qui peuvent être soulevés ? – C'est légitime de se poser ces questions notamment sur Bitcoin, car comme n'importe quel objet, il est loin d'être parfait. Ce qui est un peu cocasse, c'est que dans le débat public, on passe énormément de temps sur des critiques non légitimes, et assez peu sur des légitimes. Pour la volatilité, évidemment, c'est quelque chose qui va impacter, si on veut s'en servir au quotidien. La volatilité, sa perception et son importance dépendent très très largement de sa situation personnelle. Elle est tendanciellement à la baisse. Ça fait 15 ans qu'elle baisse et aujourd'hui on est quasiment au niveau à peu près de la volatilité du marché actions aux USA. C'est une volatilité non négligeable mais pas démentielle. – Dire que les cryptomonnaies représentent de nouveaux dangers n'exclut pas du tout le fait que le système traditionnel est lui aussi largement perfectible et largement améliorable sur le plan de la spéculation, sur le plan du blanchiment, etc. Tant bien que mal, ces dernières années, notamment depuis la crise de 2008, on a mis en place des régulations qui sont encore insuffisantes mais qui permettent quand même une plus grande sécurité qu'avant sur l'utilisation, par exemple, du système financier traditionnel par des réseaux terroristes ou des réseaux de criminalité. C'est à travers le fameux KYC, la procédure qui fait que les banques s'assurent de connaître leurs clients. – La critique du financement des activités illicites, c'est une critique souvent mentionnée mais factuellement fausse. Les chiffres au niveau international, entreprises spécialisées, FBI, agences comme Interpol, s'accordent à dire qu'on est vers 0,5 % des flux dans les cryptos associés à des activités illicites. Comparé aux monnaies fiduciaires, l'euro, le dollar, c'est plutôt entre 3 et 5 %, donc des ordres de grandeur 10 fois supérieurs. – Arrivent des nouveaux acteurs, une nouvelle forme de finance. Il faut donc réinventer un chemin de régulation qui a déjà été en partie parcouru par le système financier traditionnel. Une régulation permettrait-elle de normaliser, de sécuriser les cryptomonnaies et donc de limiter leurs risques ? – Un des gros sujets, c'est la régulation, pour protéger les consommateurs des dérives de certaines plateformes et comportements. En 2022, une plateforme d'échange, une place de marché qui s'appelle FTX, qui a fait une faillite retentissante et ça a généré certaines critiques essayant de confondre le problème que représentait la faillite de FTX avec les cryptos. Comme ce sont des activités financières, si vous choisissez d'aller dans ce monde et d'acquérir du Bitcoin, faites-le avec des plateformes régulées, notamment en Europe où la régulation est assez avancée. – À un moment, elles se heurtent finalement exactement aux mêmes problèmes qu'aurait une banque qui n'aurait aucune norme prudentielle à respecter. À un moment, des sorties et des entrées d'argent peuvent fluctuer, et quand les sorties sont trop fortes, on dit aux banques privées : "Attention, il faut des fonds propres, vous devez alerter..." On met des garde-fous. Il n'y en a aucun dans l'écosystème crypto. Devant l'ampleur de ces défis, quelles postures pour les États ? Lutter contre les cryptomonnaies ou au contraire composer avec elles ? – L'État doit accepter les faits. De la même façon, se posait la question au 16e siècle de savoir si on doit craindre ou pas l'imprimerie, c'est peut-être avoir du retard. Pour le Bitcoin, le premier service à se rendre collectivement, c'est d'arrêter de dire tous les ans depuis 15 ans que la bulle va mourir. Les USA en ont une réserve stratégique. Certains acteurs financiers majeurs ont des produits financiers dessus. Un bug technique, une chute est possible mais plus on avance dans le temps, plus la probabilité qu'il s'en aille devient faible. – Ce qui est fondamental, c'est d'avoir un débat de fond sur : est-ce que les cryptoactifs doivent être considérés comme des monnaies ou non ? Et là il y a une question vraiment propre à la souveraineté monétaire. La monnaie étant un des domaines régaliens des États, c'est pas sans incidence quand on veut bousculer cet ordre-là. Pensez, par exemple, au projet Libra qu'avait voulu mettre en place Facebook il y a quelques années et la levée de boucliers conséquente. Parce qu'imaginons que demain, des acteurs aussi puissants que Facebook commencent à émettre leurs monnaies et que celles-ci via leurs utilisateurs, commencent à se répandre. Ça leur donne un pouvoir considérable sur les États pour dire : "Attention, n'adoptez pas de lois défavorables à nos activités, sinon on va vous couper l'accès, sinon on n'utilisera plus votre monnaie, on mettra en place des censures." Donc là, il y a un véritable danger pour l'ordre monétaire. – Ce n'est pas tout à fait vrai que la monnaie est une compétence régalienne de l'État. Historiquement, on a su faire sans. Les échanges avec coquillages ou perles, des protomonnaies, n'ont pas attendu l'État pour exister. Ce que l'État a fait, c'est intervenir dans le sujet monétaire pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur : l'État force la confiance. Et donc, l'État mettant un numéro sur une pièce ou standardisant son poids, ça facilite évidemment drastiquement les échanges. C'est la partie positive. La partie négative : l'État peut manipuler la monnaie. On sait faire de la monnaie sans État. Mais d'un point de vue conceptuel, Bitcoin vient dire à l'État : "On ne peut plus faire n'importe quoi avec la monnaie. On exige une discipline financière." Pour le dire autrement, sous un étalon Bitcoin, on ne peut faire 6 % de déficit par an. Ce n'est pas possible, factuellement. Donc oui, quand on est l'État au sens politicien, ça devient dangereux parce qu'on doit équilibrer le budget. Et ça, c'est problématique. Alors les cryptomonnaies peuvent remplacer ou compléter le système financier actuel ? - Les deux sont possibles. Si demain, on suit cette tendance, Bitcoin peut servir d'alternative pour ceux qui sont conscients du problème sur le système monétaire et qui choisissent de "s'échapper". On peut aussi aller vers un scénario où Bitcoin n'est pas qu'une alternative, "un aiguillon" qui vient forcer à la responsabilité banques centrales et gouvernements, mais peut être aussi un remplacement. Il y a 200 monnaies dans le monde qui ne sont pas gérées de la même façon. Dans des lieux, Bitcoin se substitue. Dans d'autres, Bitcoin est complémentaire et plus une solution individuelle pour protéger son patrimoine. Mais savoir dans quelle direction on va se diriger à l'échelle macro, aujourd'hui, c'est difficile à dire. On peut très bien avoir un scénario de cohabitation comme un scénario de substitution. – Des produits spéculatifs posent problème comme quand on spécule sur les matières premières ou quand on spécule sur les taux de couverture, les taux de change, etc. Mais néanmoins, il y a quand même à la base, quelque chose de tangible. C'est pas le cas dans les cryptoactifs. Et ça pose un véritable problème. Je ne pense pas que les cryptomonnaies puissent un jour remplacer le système financier ou le système monétaire traditionnel. Pour la simple et bonne raison qu'ils n'ont pas de sous-jacents ancrés dans l'économie réelle.
Réalisation : Nicolas Sandanassamy
Production : Universcience
Année de production : 2026
Durée : 14min11
Accessibilité : sous-titres anglais, sous-titres français