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La parole pourrait être apparue il y a 20 millions d’années © Susanne Jutzeler, suju-foto de Pixabay

Dans le genre Homo, la parole n’est pas le propre de sapiens. C’est en substance ce qu’affirme une vaste synthèse publiée dans Science advances menée par des équipes françaises, canadiennes et américaines, clôturant les débats sur une théorie vieille de plus de 50 ans.

À l’origine de cette théorie, un chercheur américain, Philip Lieberman. En observant l’anatomie des singes à la fin des années 1960, il constate que leur larynx est situé plus haut que chez l’homme adulte. En conséquence, le pharynx, la cavité anatomique au-dessus, est petit. De cette observation il tire une conclusion simple : les singes ne sont pas capables de produire des voyelles différenciées, et en particulier les sons [i] [a] et [u]. Or « comme les couleurs primaires rouge, jaune et bleu permettent d'obtenir toutes les autres couleurs, si vous savez prononcer ces trois voyelles, vous pouvez prononcer toutes les autres, explique au blob.fr Louis-Jean Boë, co-auteur de la synthèse. Dans un espace articulatoire acoustique ou perceptif, elles constituent un triangle extrême, les autres voyelles étant sur les bords de ce triangle ».

En 1971, Lieberman croit observer que cette position haute du larynx vaut aussi pour les nouveau-nés et l’homme de Neandertal. Seuls les humains adultes seraient donc capables de modifier la forme de leurs cordes vocales pour prononcer des voyelles. Cette théorie dite de « descente du larynx » datait l’origine de la parole à environ 200 000 ans : « Cette théorie s’est répandue comme une traînée de poudre, continue le chercheur. Elle était facile à comprendre et à diffuser dans les médias ».

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Coupe légendée comparant la position du larynx chez l'homme et le babouin © GIPSA-Lab, CNRS

Bien qu’elle soit restée dominante jusqu'aux années 2010, cette théorie a rapidement été critiquée : d’abord, les données anatomiques ne permettaient pas de déterminer la position du larynx chez Neandertal. Ensuite, des observations sur des nouveau-nés de moins d’un an montraient qu’ils étaient capables de prononcer des voyelles similaires à celles d’un adulte. La production des vocalisations différenciées n'était donc pas une question de variantes anatomiques, mais plutôt de contrôle des articulateurs (langue, lèvres, voile du palais...), signalaient des chercheurs. 

Enfin, en analysant la communication de babouins à l’aide de nouvelles techniques de traitement du signal, les chercheurs français ont montré que ceux-ci pouvaient non seulement maîtriser leurs cordes vocales, mais aussi produire des voyelles. Leur appareil vocal n’ayant que peu évolué depuis leur séparation de la famille des grands singes, on peut considérer les sons de babouins comme des sons fossiles de notre propre espèce.

Ainsi, la parole pourrait être apparue il y a 20 millions d’années, soit 100 fois plus tôt que ce que l’on estimait jusqu’alors. Les chercheurs espèrent, avec cette synthèse, apporter les arguments définitifs permettant d’abandonner la théorie de descente du larynx et « de mettre en place des équipes pluridisciplinaires pour étudier la vocalisation des singes, dans l’optique de mieux comprendre l’origine de la parole et du langage ».