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Un ouvrier sur le chantier du grand barrage de la Renaissance (Gerd), près de Guba, en Ethiopie, le 26 décembre 2019 © AFP/Archives Eduardo Soteras

L’Ethiopie a annoncé mardi avoir atteint le niveau de remplissage prévu pour la première année du réservoir du grand barrage de la Renaissance (Gerd), un colosse de béton de 145 mètres de haut qui alimente les tensions dans le bassin du Nil depuis près de dix ans.

La présidente éthiopienne, Sahle-Work Zewde, a annoncé mercredi que la construction du barrage hydro-électrique avait « désormais atteint un point de non-retour », mais les points de contentieux demeurent avec l’Égypte et le Soudan qui, situés en aval de l’édifice, craignent pour leur approvisionnement en eau.

Pourquoi le barrage est-il controversé ?

Ce barrage est situé dans l’ouest de l’Éthiopie, sur le Nil bleu, qui converge avec le Nil blanc dans la capitale soudanaise Khartoum pour former le Nil et poursuivre son cours à travers l’Égypte vers la Méditerranée. 

Le Soudan et l’Égypte – laquelle dépend à 97 % du fleuve pour son approvisionnement en eau – s’inquiètent des conséquences du Gerd sur le débit du fleuve, notamment en cas de sécheresse. L’Égypte invoque également un « droit historique » sur le fleuve, garanti par des traités conclus en 1929 et 1959. Mais l’Éthiopie s’appuie sur un traité signé en 2010 et boycotté par l’Égypte et le Soudan autorisant des projets d’irrigation et de barrages sur le fleuve. 

Moins de la moitié des 110 millions d’Éthiopiens ont accès à l’électricité et le Gerd, qui doit devenir le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique avec une capacité de production de 5150 mégawatts, devrait grandement remédier à cette situation.

L’Éthiopie a-t-elle commencé à remplir le Gerd ?

Les tensions régionales se sont envenimées ces derniers mois autour de la question du remplissage du réservoir, d’une capacité de 74 milliards de mètres cubes d’eau.

L’Égypte et le Soudan réclament la conclusion d’un accord global sur la gestion du barrage avant que l’Éthiopie ne procède au remplissage. Mais l’Éthiopie estime que le début des opérations de remplissage est une étape-clé de la construction du barrage et Addis-Abeba a reconnu la semaine dernière que l’eau s’accumulait dans le réservoir.

Plusieurs responsables éthiopiens ont attribué cette accumulation à des causes naturelles : gonflé par les fortes précipitations de la saison des pluies en cours, le fleuve a vu son débit excéder la capacité des vannes du barrage à laisser passer l’eau en aval, provoquant le début du remplissage.

Ce sont en l’état au moins 4,9 milliards de mètres cubes, soit le niveau prévu pour la première année, qui se sont accumulés dans le réservoir et devraient permettre de tester les deux premières turbines du barrage. L’Éthiopie espère commencer à y produire de l’électricité début 2021 au plus tard.

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Carte d’Afrique de l’Est montrant le fleuve du Nil et la localisation du grand barrage éthiopien de la Renaissance © AFP Janis Latvels

Le remplissage, comment ça marche ?

Le début du remplissage du réservoir est-il lié aux fortes précipitations ou les Éthiopiens ont-ils accéléré le processus en fermant les vannes du barrage ? La question n’est pas tranchée. Pour Kevin Wheeler, un ingénieur de l’université d’Oxford qui a étudié le Gerd, « l’Éthiopie n’a pas eu besoin de faire quoi que ce soit pour que le barrage commence à retenir de l’eau », au vu notamment « des abondantes précipitations cette année » et de « l’élévation actuelle de la structure ».

À mesure que le barrage gagne en hauteur, son déversoir (ou évacuateur de crue) est également positionné plus en hauteur, ce qui implique que l’édifice retient plus d’eau. L’Éthiopie entend remplir le réservoir en cinq ans, tout en se disant prête à envisager d’étendre cette période à sept ans.

Quid des négociations ?

La question du début des opérations de remplissage ne doit pas faire oublier les autres points de contentieux, soulignent les observateurs. Les questions centrales de la résolution des différends et du fonctionnement du barrage en période de sécheresse n’ont toujours pas fait l’objet d’un accord, malgré de nombreuses réunions entre les parties prenantes.

L’Union africaine a récemment pris la tête des pourparlers et lors de son dernier sommet par visioconférence mardi, les trois pays ont simplement accepté de poursuivre les discussions. Pour Mostafa Kamel el-Sayed, professeur de sciences politiques à l’université du Caire, les récents développements constituent « une débâcle pour la diplomatie égyptienne ».

« Il est très surprenant de voir que le gouvernement égyptien a accepté de reprendre les négociations » alors que l’Éthiopie n’a montré « aucun signe d’assouplissement de sa position », ajoute-t-il. 

Que signifie le barrage pour l’Éthiopie ?

C’est une source de fierté nationale depuis des années. Les travaux ont débuté en 2011 sous l’égide du Premier ministre de l’époque, Meles Zenawi, qui en avait fait un instrument d’éradication de la pauvreté. Les fonctionnaires avaient alors donné un mois de salaire et le gouvernement avait ensuite émis des obligations pour contribuer au financement de ce projet de plus de 4 milliards de dollars (3,5 milliards d’euros), presque entièrement payé par l’Éthiopie.

Près d’une décennie plus tard, le barrage est un symbole des aspirations de l’Éthiopie au développement et un des rares facteurs d’unité nationale dans un pays traversé par des fractures politiques et ethniques marquées.