Vous voyez ce paradis tropical ? Eh bien sachez qu'il n'existerait pas... sans les champignons !
– Cette expédition nous a appris que les champignons sont véritablement à la base de la vie sur Terre. Dans cet environnement isolé, tout était lié, et en étudiant les champignons de très près, nous avons pu constater le rôle qu’ils jouent pour assurer le bon fonctionnement de l’ensemble de l’île !
Cette île, c’est l’atoll Palmyra, l'un des atolls les mieux préservés et les plus sains de la planète, situé à mi-chemin entre Hawaï et les Samoa américaines.
– L'atoll de Palmyra est incroyable car c'est l'une des îles les plus isolées de la planète, voire la plus isolée... C'est l'un des écosystèmes les plus fragiles et les plus riches de la planète, car il a été très bien protégé ; les scientifiques doivent donc obtenir une autorisation pour s'y rendre et y travailler,ce qui rend l'accès très difficile. Il a d'ailleurs fallu plusieurs années rien que pour obtenir les permis nécessaires afin de pouvoir commencer à explorer l'île.
Elle, c’est Toby Kiers, une mycologue et biologiste américaine qui a reçu y’a quelques mois un prix qu'on appelle souvent le “Nobel de l’environnement” pour ses travaux pionniers sur les grands oubliés de la biodiversité : les champignons mycorhiziens. Ce sont ces champignons qui s’associent aux racines des plantes et les connectent entre elles, formant de vastes réseaux souterrains dont la première cartographie mondiale est parue l’année dernière, sous l’impulsion de Toby Kiers. Longtemps restés dans l’ombre, ces champignons assurent pourtant des fonctions essentielles pour les plantes et... la Terre ! Ils stockent du carbone, régulent le climat, recyclent les nutriments... Ils sont en quelques sorte le système circulatoire de notre planète. Et là on vient de comprendre qu’ils sont encore plus importants qu’on ne l’pensait : d’après les nouvelles données récoltées sur ce petit bout de terre perdu dans l’océan Pacifique, ils s’avèrent carrément vitaux pour les écosystèmes insulaires, et donc indispensables pour les restaurer !
– Il faut garder à l'esprit que, vers les années 1850, l'île a été plantée de cocotiers, qui sont devenus une espèce très envahissante
Nous avons donc été spécialement invités par The Nature Conservancy à nous rendre sur cette île tout à fait unique afin d'étudier le rôle des champignons dans la régénération d'une espèce très particulière d'arbre de la forêt tropicale. Le Pisonia grandis, un arbre remarquable qui parvient à pousser dans les sols coraliens durs et pauvres, jusqu’à atteindre 30 m de haut. C’est la colonne vertébrale de Palmyra et des nombreux autres atolls du monde.
– C'est sans doute l'une des expéditions les plus passionnantes auxquelles j'ai jamais participé, car non seulement il fallait obtenir des autorisations très spécifiques, mais il fallait aussi acheter des vêtements neufs qui n'avaient jamais été portés sur le terrain auparavant. Et il fallait arriver sur l'île, puis congeler tout ce qu'on avait apporté pour s'assurer de ne pas introduire d'espèces envahissantes. Et ce n'est pas tout : chaque matin, on devait congeler nos vêtements avant de partir à bord de notre petit bateau, qui nous emmenait vers toutes les îles qui composaient l'archipel !
C'est dire à quel point ces écosystèmes insulaires sont fragiles... L'atoll abrite des centaines de milliers d'oiseaux de mer, des récifs coralliens intacts, la plus grande espèce de crabe du monde et une population de poissons composée de 44 % de requins...
– La faune de cette île était tout simplement incroyable. C'est l'endroit où la densité de requins est la plus élevée au monde. On voyait donc des requins tout le temps, surtout ces… requins de récif. Il y avait aussi énormément de crabes. On les appelle des crabes de cocotier, et c'est la plus grande espèce de crabe au monde. Ils sont absolument énormes. Ils creusent des trous et muent sous terre. Ils peuvent vivre jusqu'à 60 ans. Ce sont donc des crabes très, très vieux. Et vous pouvez donc imaginer à quel point c'était difficile pour nous parce que (...) on avait toujours cette crainte de heurter l'un de ces crabes centenaires en train de muer sous terre.
Hum, tout ça. Tous ces animaux rendaient le travail là-bas assez passionnant. Les populations d'oiseaux étaient si importantes qu'il fallait crier pour se parler à cause du vacarme des oiseaux...
Et les chercheurs ont constaté que toutes ces espèces étaient ultra connectées, des récifs coraliens aux réseaux mycorhiziens : la santé des coraux dépend en fait des oiseaux marins, qui eux dépendent des Pisonias pour nicher, lesquels dépendent à leur tour des champignons...
– Ces oiseaux produisent d’énormes quantités de guano, qui contient des nutriments essentiels à la croissance des arbres. Mais ces nutriments sont en réalité assez difficiles à assimiler, car il s’agit d’une île corallienne rocheuse. Il n’y a pas vraiment de sol, et les arbres ont donc besoin des champignons pour pouvoir absorber tous les nutriments provenant du guano. Tout cela est également lié aux récifs coralliens qui entourent l’île, car ceux-ci se développent très bien grâce au guano des oiseaux. Cela les aide à produire du plancton, ce qui contribue à la bonne santé des océans. Or, si l'on perd les arbres, on perd les oiseaux, et si l'on perd les oiseaux, on perd le guano. Si l'on perd le guano, on perd les récifs coralliens. Ainsi, dans un écosystème insulaire extrême comme celui-ci, on voit à quel point tout est lié.
C’est un véritable laboratoire à ciel ouvert, où la biodiversité est si concentrée que les interdépendances du vivant sautent aux yeux ! Comme le dit Alex Wegmann, responsable scientifique chez The Nature Conservancy « c’est l’un des rares endroits où l’on peut littéralement affirmer, en s’appuyant sur des données scientifiques : “cet arbre-là est essentiel pour ce corail-là” »
– Quand on se rend sur le continent, les espèces qui interagissent sont si nombreuses qu’il est souvent difficile de ne pas remarquer ces liens, mais cette île nous offre un aperçu direct de ces interactions. Si l’on retire un seul maillon, tous les autres disparaissent .
Cet atoll met en lumière un maillon qu’on avait largement sous-estimé : les champignons mycorhiziens.
– Nous ignorions totalement l'importance de ces communautés fongiques dans la régénération de la forêt et leur capacité à absorber les nutriments contenus dans le guano d'oiseaux, qui était très répandu sur toute l'île.
En prélevant des échantillons de sols sous les Pisonias de 27 des petites îles de Palmyra, les scientifiques ont trouvé des champignons rares, dont plusieurs espèces encore jamais répertoriées ailleurs sur Terre.
– Nous avons également constaté que cet arbre tropical, Pessonia, était associé à un champignon très spécifique appelé Tomentella, et que celui-ci était présent dans chacun des échantillons que nous avons prélevés. Cela signifie donc qu'il s'agit d'un champignon très important pour ces espèces végétales. Nous avons constaté que la densité de ces champignons diminue à mesure que l'on s'éloigne de ces arbres tropicaux. C'est un élément très important, car cela nous indique que si nous voulons reboiser cette zone, nous devons tenir compte de leurs partenaires fongiques.
Et ça, ça peut tout changer à nos futurs efforts de restauration. Et ça vaut pour Palmyra, mais aussi pour d’autres écosystèmes insulaires.
– C'est véritablement le début d'un changement de paradigme, car auparavant, on pensait que pour la restauration, « il suffisait d'utiliser des plantes indigènes ». Mais aujourd'hui, on commence à comprendre qu'il faut non seulement des plantes indigènes, mais aussi les champignons qui leur sont associés, et c'est là que réside la clé de la restauration.