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« La pandémie a bouleversé la recherche scientifique dans son lien avec la société »

Défiance envers la science, remise en cause des résultats scientifiques… la crise sanitaire bouscule le monde de la recherche dans son mode de fonctionnement et dans sa perception par le grand public. Entretien avec Léo Coutellec, chercheur en épistémologie et éthique des sciences contemporaines à l’Université Paris Sud.

Réalisation : Véronique Marsollier, Olivier Boulanger

Production : Universcience

Année de production : 2020

Durée : 16min23

Accessibilité : sous-titres français

« La pandémie a bouleversé la recherche scientifique dans son lien avec la société »

Ce qu'on peut dire comme comme bilan, c'est que ça a bouleversé la recherche scientifique dans son lien avec la société, et je dis bien dans son lien avec la société. Parce que la recherche scientifique telle qu'on l'a vue, c'est-à-dire dans sa diversité, avec ses conflits, avec ses hésitations, c'est le rythme normal de la science. Voilà, ce que ce que j'aimerais dire, c'est qu'il ne faut pas considérer que la situation à l'intérieur de la science que l'on a vécue ces, on va dire, ces six derniers mois, soit une situation exceptionnelle. En fait, c'est une situation exceptionnelle dans le sens où elle était exacerbée par le fait que l'objet de la science, ici une maladie, une pandémie, est un objet qui a touché de façon mondiale l'ensemble des citoyens de la planète. Et donc la science a été en friction beaucoup plus intense avec la société ce qui a mis à nu un certain nombre de ces fonctionnements mais qui sont des fonctionnements, encore une fois, qui sont plutôt habituels. En fait, ce que l'on a vu, par exemple, la conflictualité de la science, c'est-à-dire des scientifiques, des chercheurs qui ont des hypothèses, des méthodologies, voire des interprétations de résultats différentes. Dans cette situation-là de conflictualité interne à la science, elle est normale. Elle est normale, elle est classique, j'allais même dire, c'est le moteur de la science. Simplement le problème, il est où ? C'est que nous n'avons pas l'habitude, lorsque nous sommes en relation avec la société, dans un débat public, dans une vulgarisation des travaux, de partager ces conflits. De partager ces hésitations, de partager ces incertitudes. On a plutôt l'habitude de montrer un visage de la science comme une grande boîte productrice de certitudes. Une sorte de voix unique et monolithique qui parlerait d'un objet scientifique de façon unanime. Et c'est ça qui a été déstabilisé. C'est qu'on a vu au grand jour, le grand public, les citoyens ont vu au grand jour, finalement, ce qu'est la science, j'allais dire constitutivement. C'est-à-dire une entreprise de conflictualité autour d'hypothèses, de méthodes et d'interprétation de résultats Bien sûr que cette période a montré quelques difficultés dans l'entreprise de recherche scientifique lorsqu'elle est appelée à répondre dans l'urgence à une question qui touche l'ensemble des citoyens. Cette difficulté ne vient pas et je le redis, cette difficulté ne vient pas du fait que des scientifiques ne soient pas d'accord entre eux. Ça, c'est normal. Je voudrais vraiment insister sur ce point là. La contradiction des expertises, le désaccord entre scientifiques, c'est constitutif de la démarche scientifique. Le problème, il n'est pas là. Le problème il est presque inverse, c'est-à-dire qu'on a une difficulté à accueillir ce pluralisme, cette diversité, en voulant conclure trop vite sur une voie univoque on va dire, vouloir chercher rapidement, trop rapidement le consensus scientifique, pour dire, voilà, nous avons compris ce qu'était cette maladie Covid-19, voilà comment la soigner et voilà les recommandations que nous faisons à propos de cette maladie. Ceci n'est pas possible, alors c'est évidemment très déstabilisant dans un contexte où on demande des solutions parce qu'il y a des gens qui meurent, et des gens qui sont en réanimation. Et donc on appelle à ce que la science ait des réponses, mais ça c'est pas possible et donc ça a créé une sorte de tension entre des personnes qui ont pensé comprendre ce qu'était la maladie, et à dire, voilà, la solution c'est ça, et en fait le rythme normal de la science, qui est long, qui est patient, qui est plein de contradictions et qui lui , ne peut pas donner de réponse. Et donc, dans ce cas là, c'est le concept de fiabilité scientifique qui est en jeu, et ici, il faut bien comprendre ce qu'est la fiabilité scientifique. Dans la fiabilité scientifique, il y a la question de la confiance. Comment je peux me fier à la science pour agir, en quelque sorte, comment je peux faire confiance à la science dans ce qu'elle me dit. Et c'est là où il y a une grande ambiguïté dans les débats que l'on a vécu ces six derniers mois. La fiabilité, c'est toujours deux critères, et c'est ça qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'il y a toujours deux critères. Un critère de robustesse et un critère de pertinence, Et selon les camps, puisque dans cet épisode, on a vu qu'il y avait des clans qui se battaient en quelque sorte, il y avait une sorte de guerre des sciences, mais c'était que ce clan était, soit pour la robustesse soit pour la pertinence, en oubliant que l'un ne peut pas aller sans l'autre. Alors c'est quoi, la robustesse et c'est quoi, la pertinence ? Ce qu'on appelle la robustesse, c'est l'adéquation de la démarche scientifique avec une méthodologie rigoureuse, robuste qui se soumet à l'épreuve du réel. On ne peut pas affirmer quelque chose sans se soumettre à l'épreuve du réel, par l'expérimentation, par l'essai clinique, etc. Il y a tout un tas de méthodologie qu'il faut respecter lorsque l'on fait une hypothèse ou lorsqu'on interprète un résultat, tout cela relève de la robustesse scientifique. Mais la robustesse scientifique seule ne suffit pas à rendre une science fiable c'est-à-dire digne de confiance. Il nous faut aussi de la pertinence. La pertinence, c'est quoi ? La pertinence est la capacité que la science a à s'adapter à l'objet, c'est-à-dire à prendre en compte le contexte, à prendre en compte tous les éléments qui ne relèvent pas stricto sensu de la méthodologie scientifique mais qui pourtant, sont très importants pour comprendre un objet. Donc la pertinence, en quelque sorte, c'est l'adéquation au contexte lorsque la robustesse est l'adéquation à la méthodologie. Une science fiable, digne de confiance, est une science qui a compris qu'il faut qu'elle marche sur ses deux pieds. Dans le débat autour de l'hydroxyde chloroquine, dans le débat autour du covid-19, nous avons vu des camps qui se retranchaient sur l'un ou l'autre de ces critères, en oubliant qu'il faut les deux pour une science fiable, voilà. On a vu apparaître une extension du périmètre de la gratuité des publications exceptionnelle, et ça, il faut s'en féliciter d'abord, c'est-à-dire que je fais partie de ceux qui militent depuis de nombreuses années pour la science ouverte, c'est-à-dire une science gratuite et dont les filtres entre le scientifique et le citoyen sont réduits. et donc je ne peux que féliciter le fait que des scientifiques, des revues, des éditeurs, aient mis gratuitement à disposition du plus grand nombre des publications. Donc, d'abord je souligne l'aspect positif de cette extension de la zone de gratuité, dans l'accès à la connaissance et sa diffusion Ensuite, il y a des difficultés à ça, c'est-à-dire que mettre une publication en pré-print en ligne, évidemment, d'une part il faut, pour celui qui la reçoit avoir les compétences pour l'interpréter, pour la comprendre, pour y détecter éventuellement les erreur, pour y détecter éventuellement les manquements à l'intégrité scientifique, et donc, si vous voulez, quand on est en pré-print sur une archive ouverte, il faut effectivement derrière un processus d'évaluation, de critiques par les pairs rigoureux. Ce que je dis, moi, c'est que ce processus d'évaluation, ce processus de critique classique encore une fois dans la science par les pairs, il n'y a aucune raison que nous ne le fassions pas sur une archives ouvertes en pré-print alors que l'on le fait sur des archives payantes, enfin sur des plateformes payantes avec un processus de reviewing. D'ailleurs, nous l'avons vu, que des publications concernant directement la Covid-19 ont été mis en pré-print sur des archives ouvertes, et très rapidement évaluées, critiquées par les pairs, parfois confirmées et où parfois infirmées. Donc ce travail de critique a été fait, il a été accéléré, mais il a été fait. Ce qu'il faut aujourd'hui faire, c'est accompagner, si vous voulez, cette culture de la gratuité, cette culture de la publication sur des archives ouvertes, d'une culture de l'évaluation par les pairs qui soit différente de la culture de celle des revues classiques payantes avec des reviewers Donc, ce que je dis, c'est que la science ouverte doit être accompagnée d'une culture scientifique de la gratuité ce qui aujourd'hui, est de l'accès j'allais dire universaliste à la connaissance, ce qui aujourd'hui n'est pas le cas. Donc, effectivement on peut avoir des dérives. Mais ce qu'il faut préciser, c'est que ces dérives, manquements à l'intégrité scientifique, erreurs, publications de médiocre qualité, etc., ces biais-là, les grandes revues scientifiques à accès payant avec reviewing, n'y échappent pas. N'y échappent pas, c'est-à-dire que c'est pas parce que nous sommes dans un système avec accès payant, avec reviewing par les pairs, avec etc. etc., où il y a tous les filtres classiques de la publication scientifique, que l'on évite l'erreur, les manquements à l'intégrité scientifique ou les effets de clans. Au contraire, on voit très bien et il y a eu d'ailleurs pendant l'épisode de covid-19 un certain nombre de cas, dans des revues assez célèbres, de manquement à l'intégrité scientifique. Donc, les failles existent aussi dans ce système-là, qu'il faut d'ailleurs, voilà, peut-être réformer, accompagner de critères d'intégrité scientifiques plus strictes, voilà. Mais voilà, il ne faut pas dévaluer le système science ouverte, archives ouvertes et prépublications, parce que c'est l'avenir, c'est vers ça qu'il faut que nous allions mais il faut l'accompagner d'une culture scientifique de cet accès science ouverte. Dans la communication entre la science et le grand public, il y a plusieurs intermédiaires qu'il faut considérer et qui sont très importants et qui n'ont peut-être pas eu un rôle assez central pendant cette période-là. Les institutions de recherche, déjà. Il existe énormément d'institutions de recherche, de laboratoires qui sont capables de se positionner sur ces questions-là. Il y a les sociétés savantes qui n'ont peut-être pas été assez écoutées aussi, dans plein de domaines qui ont aussi pour rôle de garantir la fiabilité scientifique, de garantir une forme de robustesse et de pertinence de la parole scientifique dans l'espace public. Mais la difficulté de tout ça, c'est que nous ne trouverons pas LA parole qui représentera LA communauté scientifique, parce que la communauté scientifique est une fiction, ça n'existe pas. Il existe des scientifiques, des laboratoires, des institutions, des disciplines, des styles de raisonnement scientifique, des méthodologies, bref, une diversité qui n'est pas réductible à la parole d'une institution, à la parole d'une société savante et encore moins à la parole d'un grand chef scientifique qui pourrait dire l'état de la question autour d'un objet complexe comme celui de la covid-19. Donc, oui, il y a des intermédiaires qui ont une grande utilité dans la médiation entre la science et la société, il y a les outils de médiation scientifique et technique classiques qu'il faut aussi mobiliser, qui n'ont peut-être pas été assez mobilisés pendant ces six derniers mois, mais il faut garder en arrière-plan l'idée que nous ne trouverons pas, à un moment donné, d'accord dans la voix d'une personne, d'une institution, d'une société savante. Ou si cet accord nous le trouvons, il sera provisoire, hésitant, et il devra laisser transpirer les contradictions et les désaccords qui ont permis de le construire. Donc la difficulté, elle est là, c'est que la science, oui, elle doit se doit s'ouvrir à la société, au questionnement de la société, mais pas comme celle qui va donner une réponse univoque, mais comme celle qui est en recherche, dans la complexité du réel, de la voie la plus fiable. Il faut vraiment être prudent à deux niveaux : d'une part, quand on dit les médias ou la presse, c'est très hétéroclite, alors que vraiment, si on parle des chaînes en continu, qui sont des moulins à paroles, les chaînes d'information en continu qui sont des moulins à paroles et qui cherchent constamment des experts ou des pseudos experts pour en fait occuper du temps d'écran, moi je considère que ce n'est pas comparable avec un journaliste scientifique dans une presse quotidienne qui fait bien son boulot de recherche et d'enquête. Donc évidemment, les mêmes sources médiatiques ont un peu flouté les débats dans d'un mécanisme très classique de recherche d'audience, de la recherche de l'événement, etc. Bon ça, c'est un gros problème. Mais la deuxième chose que je voudrais dire dans la relation entre la science et les médias, c'est que tous les torts ne viennent pas que des médias. On a tendance à penser que, et d'ailleurs beaucoup de scientifiques le disent : "nous, on fait bien notre boulot mais les médias le déforme." Je suis très prudent quand j'écoute ce genre de chose. Les médias s'engouffrent dans des failles qui existent à l'intérieur de la science, et pas ailleurs. Donc, c'est parce que la science a un problème véritablement avec le pluralisme, je pense, globalement, que les médias s'y engouffrent, pour essayer précisément d'opposer les uns avec les autres, voilà, d'essayer la starification de certains scientifiques, ou cette discrédibilisation de certains autres, etc c'est parce que la science elle-même joue ce jeu-là, donc il y a vraiment à repenser le rapport entre science médias et politiques. Voilà, globalement cette crise aura peut-être... enfin la leçon que l'on peut tirer de cette crise, c'est peut-être ça, c'est qu'il y a vraiment à repenser les relations entre science médias politiques société en général. Inévitablement il va y avoir du changement. Cette crise a marqué tout le monde et il n'y a aucune raison qu'elle ne marque pas la recherche scientifique. J'ai une inquiétude par rapport à ce changement, parce qu'il peut prendre deux formes. L'inquiétude que j'ai c'est que ce changement soit une critique finalement de l'éparpillement et de la dilution de la science dans les médias, dans la demande sociale, dans la guerre des clans etc. et qu'il y a un durcissement, que j'appelle positiviste, de la recherche scientifique en disant, bon, il va falloir qu'on renforce les procédures, il va falloir que l'on contrôle mieux la parole des scientifiques, il va falloir que l'on mette des critères plus stricts sur ce qu'ils peuvent dire, pas dire etc. J'ai peur que une tendance, ça soit la réduction de la liberté académique du chercheur, qui est fondamentale et précieuse à conserver. Le positivisme, il revient toujours sur une critique du relativisme. "Alors vous voyez, pendant cette période, on a dit tout et n'importe quoi, les efforts de la recherche ont été éparpillés, on n'a pas réussi à coordonner les choses, des scientifiques se sont permis de dire n'importe quoi sans vérification, donc, on va renforcer..." On va renforcer les contrôles de la parole du scientifique, de sa méthodologie et donc on va réduire les possibles, quand on fait ça, de la richesse et de la diversité de ce qu'est la science. Ca, c'est une inquiétude. Mon espoir, c'est que l'on s'appuie au contraire sur cette période-là pour dire : ah oui, mais peut-être que la représentation que l'on a des sciences n'est pas la bonne, peut-être que l'épistémologie de la science que l'on a n'est pas la bonne, et que ce pluralisme, cette diversité, cette conflictualité, en fait, nous ne pouvons pas y échapper simplement nous n'avons pas les moyens de la traiter démocratiquement autrement que par une guerre des clans. Et donc, mon espoir c'est que la science s'ouvre au pluralisme scientifique en trouvant les moyens de traiter la conflictualité autrement que comme une controverse publique, ou une guerre des clans, voilà, qui pour moi moi appauvrit cette idée de la diversité scientifique. Voilà donc, une inquiétude, un espoir, et puis peut-être une voix qui a déjà été tracée et qui va continuer à être tracée et qu'il faut accompagner c'est celle de l'extension du domaine de la gratuité scientifique, qu'il faut accompagner, mais qui est vraiment quelque chose qui est, pour moi, un aspect très positif.

Réalisation : Véronique Marsollier, Olivier Boulanger

Production : Universcience

Année de production : 2020

Durée : 16min23

Accessibilité : sous-titres français