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Luzonensis : Homo ou pas Homo ?

Homo luzonensis : c’est le petit nom donné au dernier rejeton de la grande famille des hominines. Originaire des Philippines, il a été identifié grâce à l’analyse d’un ensemble de treize os datant de plus de 50 000 ans. C’est un être « mosaïque », mi-australopithèque, mi-homme moderne. Son « père », Florent Détroit, du Muséum national d’histoire naturelle, raconte. 

Réalisation : Barbara Vignaux

Production : Universcience

Année de production : 2019

Durée : 13min55

Accessibilité : sous-titres français

Luzonensis : Homo ou pas Homo ?

Homo luzonensis est le petit nom donné au dernier rejeton de la grande famille des hominines. Originaire des Philippines, ce nouveau venu a été identifié grâce à l'analyse de 13 os ayant appartenu à trois individus il y a plus de 50 000 ans. Ces fossiles ont été découverts pour la plupart en 2011 dans la grotte de Callao. Mais l'acte de naissance officiel d'Homo luzonensis n'est paru dans la revue "Nature" que le 10 avril 2019. Il s'agit d'un drôle d'individu bien difficile à cerner. Père de luzonensis, Florent Détroit du Muséum national d'histoire naturelle raconte l'aventure. L'ensemble des caractères étudiés sur les différents éléments fossiles nous a montré une mosaïque de caractères étonnante, avec parfois des ressemblances très éloignées les unes des autres sur certains éléments comme les dents ou la phalange de pied. Certains caractères ressemblent beaucoup à notre genre, Homo sapiens. D'autres caractères sur les mêmes éléments ressemblent aux Australopithèques. Les Australopithecus afarensis comme Lucy vivaient en Afrique il y a au moins 3 millions d'années. On en connaît uniquement en Afrique, c'est surprenant de retrouver ces caractères très anciens sur Homo luzonensis qui vivait aux Philippines il y a plus de 50 000 ans. Voici une petite phalange de pied, une phalange proximale. Si c'était ma main, ça se situerait ici. La caractéristique la plus étonnante, c'est sa forme incurvée. Si on regarde en-dessous, il y a de petites zones d'insertion musculaire de chaque côté. Ces zones sont les insertions pour les muscles fléchisseurs des pieds permettant de replier le pied et d'attraper quelque chose. Une phalange courbée avec des zones d'insertion musculaire développées ainsi, sont des caractéristiques disparues chez nous, Homo sapiens car notre pied a évolué pour s'adapter à une bipédie parfaite avec un appui du pied au sol très stable. Tous ces caractères se retrouvent uniquement chez Australopithecus qui vivait en Afrique il y a au moins 3 millions d'années et qui était à la fois bipède au sol et grimpeur dans les arbres. Ces caractères sont très intéressants car chez Australopithèque, ils sont interprétés comme des preuves du mode locomoteur en cours d'évolution chez Australopithèque avec des comportements intermédiaires dont une partie de bipédie au sol et une partie de grimpe dans les arbres. Ce n'était pas un bipède strict comme nous, Homos sapiens. C'est étonnant de trouver ces caractères chez Homo luzonensis car ce qu'on sait du genre Homo, notre propre genre, le même que celui de Luzonensis, c'est qu'on est caractérisé par une bipédie stricte. On ne fait que ça depuis au moins 2 millions d'années. Ça paraît vraiment très étonnant de retrouver ces caractères sur les ossements des pieds. Ce serait encore plus étonnant de constater qu'Homo luzonensis avait de nouveau des aptitudes à grimper dans les arbres que nous n'avons plus chez le genre Homo depuis au moins 2 millions d'années. Cela signifie-t-il qu'Homo luzonensis serait un descendant des Australopithèques ? Au vu de ce qu'on sait de la préhistoire et du registre fossile asiatique, ce serait très étonnant puisqu'il n'y a pas de trace d'Australopithèque en dehors d'Afrique. On en a jamais trouvé en Asie, mais pourquoi pas ? Il a tout de même pu exister. Cependant, au vu de ce qu'on connaît de cette histoire, ce serait étonnant qu'Homo luzonensis ne descende pas d'Homo erectus qui était présent partout en Asie, en Chine, en Indonésie depuis presque 2 millions d'années jusqu'à 300 ou 100 000 ans. Mais si Homo luzonensis descend d'Homo erectus, comment comprendre la présence de ces caractères archaïques comme son pied capable de se recourber ? Une des hypothèses serait les effets de l'endémisme insulaire. Quand une petite population se retrouve isolée sur une île, elle est sujette à une dérive génétique forte et rapide qui s'exprime souvent au niveau morphologique sous des aspects très différents de ce que présentent les congénères qui sont restés sur le continent et qui se mélangent entre eux. Très souvent, cet endémisme insulaire peut donner des caractères très étonnants qui ressemblent parfois beaucoup à des caractères primitifs, en particulier au niveau des extrémités. Chez les hominines, chez les primates en général, la taille des dents est liée à la taille corporelle. Les dents d'Homo luzonensis sont extrêmement petites. Dans nos analyses, ce sont les plus petites dents jamais trouvées. Homo luzonensis était sûrement de petite taille. Petit à quel point ? C'est un sujet à travailler. Il faut faire attention à ce critère de petites dents car ce n'est pas une règle absolue. En évolution, il n'y a pas de loi absolue. Mais certains hominines ou très vieux ancêtres, Homo habilis par exemple, étaient très petits avec de très grosses dents. Il y a quelques exceptions auxquelles il faut être attentif. Ce qui rattache au genre humain l'espèce découverte dans la grotte de Callao, ce n'est pas sa morphologie qui évoque les Australopithèques, mais sa date de naissance très proche de nous à l'échelle de l'évolution humaine. Curieux constat, n'est-ce pas ? Si on liste tous nos caractères et qu'on les compare, on va dire que c'est équilibré, mais la balance penche plutôt vers Australopithecus voire même Paranthropus, donc pas vraiment le genre Homo. Avec nos connaissances, ça paraît inconcevable d'avoir la persistance d'un Australopithèque il y a 50 000 ans. La définition du genre Homo est loin d'être évidente. Les paléoantropologues s'arrachent les cheveux sur ce sujet. À partir de quand et à partir de quel critère peut-on déterminer ce qui appartient au genre Homo, et ce qui n'appartient pas encore au genre Homo car plus ancien ? C'est compliqué puisque les critères retenus depuis longtemps sont principalement au nombre de trois ou quatre. C'est la taille du cerveau. Un gros cerveau marque l'appartenance au genre Homo. C'est une bipédie stricte. C'est la capacité à fabriquer des outils. Souvent, on rajoute une capacité de langage. Ce qui est intéressant avec la paléoanthropologie, surtout avec les découvertes de ces 10 à 20 dernières années, c'est que ces critères ne sont pas opératifs. Pourquoi ? Parce qu'il y a des exceptions. Commençons par la taille du cerveau. La découverte d'Homo floresiensis a montré que la limite classique qui est de 600 cm3, n'est plus valable. Homo floresiensis avait un cerveau bien plus petit et appartenait au genre Homo. Il y a la capacité à fabriquer des outils. Des outils en pierre taillée ont été publiés récemment, découverts au Kenya et datant de 3,3 millions d'années. C'est donc plus ancien que les plus anciens représentants du genre Homo connus à ce jour. Le langage est une grande question. Les paléoanthropologues n'arrivent pas à se prononcer sur le langage articulé pour déterminer l'apparition du langage. Ça ne se fossilise pas, évidemment. Dernière caractéristique : la bipédie stricte. Ces dernières années, on parle de bipédie endurante. C'est la capacité à se déplacer sur de très longues distances. Avec la découverte d'Homo luzonensis, la bipédie parfaite, s'il était en partie retourné dans les arbres, est un critère du genre Homo qui ne fonctionne pas non plus. Pour les biologistes, une espèce est un ensemble d'individus interféconds. Les paléontologues ont une pratique différente basée sur la reconnaissance d'une espèce à partir d'un certain nombre d'éléments anatomiques, de caractères morphologiques, c'est-à-dire de ressemblances et d'histoire évolutive. Une espèce est un petit tronçon d'histoire évolutive qu'on reconnaît par sa répartition géographique, par ses caractères morphologiques qui la distinguent des autres espèces éventuellement contemporaines qui vivaient ailleurs. Et il faut être attentif au fait que ce n'est pas parce qu'on décrit nos restes comme appartenant à une nouvelle espèce Homo luzonensis, qu'on prétend qu'à aucun moment de son histoire, il ne s'est pas hybridé avec d'autres espèces du genre Homo. On peut imaginer qu'Homo luzonensis a rencontré Homo sapiens. L'origine d'Homo sapiens se trouve en Afrique de l'Est ou du Nord entre 200 et 300 000 ans. On sait qu'Homo sapiens était sorti d'Afrique et arrivé en Chine il y a au moins 80 000 ans. À Sumatra en Indonésie entre 60 et 70 000 ans. En Australie, il y a 50 à 60 000 ans. L'espèce Homo luzonensis est contemporaine d'Homo sapiens. Ils ont pu se rencontrer, mais dans les faits, on l'ignore. La grande question, c'est de savoir si l'extinction d'Homo luzonensis n'a pas été causée par Homo sapiens. C'est une vaste question spéculative. Mais c'est un sujet très intéressant. La découverte d'Homo luzonensis contribue à la réécriture de la préhistoire de l'Asie. Il y a une vingtaine d'années, le tableau était simple. Fraîchement sorti d'Afrique, Homo erectus s'installait en Chine et en Indonésie puis plus grand-chose jusqu'à l'arrivée du grand conquérant Homo sapiens. Depuis 15 ans, ça s'est complètement métamorphosé. Il n'y a pas qu'en Afrique qu'il y a des choses fascinantes à trouver dans notre discipline. Ça s'est métamorphosé puisqu'on attribue à Homo sapiens des dates d'arrivée en Asie plus anciennes qu'auparavant. Et surtout, en Asie, Homo sapiens n'était pas du tout seul. On connaît maintenant Homo floresiensis depuis 2004 sur l'île de Florès. On connaît les mystérieux Dénisoviens en Sibérie il y a 50 000 ans. Très mystérieux par rapport à leur morphologie. On connaît maintenant Homo luzonensis sur l'île de Luçon aux Philippines il y a au moins 50 000 ans. Et on voit de nouveaux fossiles découverts en Chine qui pourraient être très intéressants également. Très nettement, l'Asie est non seulement une terre de recherches très importante pour les préhistoriens et paléoanthropologues, mais c'est aussi un endroit qui nous montre la complexité, l'aspect mosaïque de l'évolution de l'Homme qui n'est plus du tout un cheminement linéaire comme on l'envisageait il y a peu de temps. Plusieurs tâches attendent les chercheurs, dont celle de répondre à certaines questions. Aucun outil de pierre taillée n'a été trouvé près d'eaux fossilisées alors que des ossements d'animaux portant des traces de boucherie ont quant à eux été trouvés. Autre question : comment Homo luzonensis est-il parvenu sur l'île de Luçon ? Considérant que la navigation est le propre d'Homo sapiens, il serait le seul à avoir su pratiquer la navigation, il y a une vieille hypothèse qui dit que si les plus anciens, les Homo erectus par exemple, sont arrivés sur une île, c'est par accident. Par exemple, lors d'un tsunami, à la dérive sur de la terre ou de la végétation détachée. L'autre hypothèse, c'est qu'au vu de la présence d'hominines anciens sur l'île de Luçon aux Philippines, sur l'île de Florès en Indonésie, et sur une autre île d'Indonésie, Sulawesi, ce n'était peut-être pas accidentel puisque ça s'est reproduit à plusieurs moments dans la préhistoire et de façon indépendante. Peut-être qu'il va falloir commencer à admettre l'idée que nous ne sommes pas les premiers navigateurs et que d'autres hommes préhistoriques plus anciens n'avaient pas si peur de la mer. Évidemment, ce n'était pas les grands navigateurs polynésiens mais on imagine des embarcations rudimentaires pour faire du cabotage. Et plusieurs fois, ils sont arrivés beaucoup plus loin que ce qu'ils avaient prévu, ce qui expliquerait ces présences anciennes d'hommes sur une île.

Réalisation : Barbara Vignaux

Production : Universcience

Année de production : 2019

Durée : 13min55

Accessibilité : sous-titres français