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Le confinement interrompt les chantiers de fouilles, mais libère du temps pour les lectures bibliographiques, les innovations pédagogiques et… la reconnaissance d’erreurs scientifiques passées ! Épisode 6 de la série « La science confinée », avec le récit du paléoanthropologue Florent Détroit. 

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Florent Détroit à sa table de travail, chez lui © Florent Détroit

Quelles sont les conséquences du confinement sur la paléoanthropologie ?   

Pour notre discipline, la grande difficulté c’est d’être coupé des collections : celles du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) ou celles issues des fouilles. Ainsi, je suis revenu en France deux jours avant le confinement. J’étais sur le terrain, tranquille, avec mes collègues philippins, sur l’île de Luçon [où Florent Détroit et son équipe ont découvert Homo luzonensis en 2019]. Nous étions un peu isolés ; quand nous arrivions à avoir du réseau, nous constations simplement que les nouvelles n’étaient pas très bonnes. C’est de retour à Manille que j’ai compris : les collègues et amis du Muséum National des Philippines ne m’ont pas serré la main et j’ai entendu annoncer la mise en quarantaine de la capitale.

Mes collègues philippins, par chance, ont pu obtenir l’autorisation exceptionnelle de finir les fouilles en cours avant de rentrer se confiner chez eux. Mais le résultat, c’est que j’aurais bien aimé que nous ayons le temps, des collègues philippins ou moi, de réviser méticuleusement tous les ossements récoltés pour vérifier qu’il n’y avait pas de morceau de fossile humain parmi eux, on ne sait jamais ! Et du coup, nous n’avons pas encore pu le faire. 

Alors, que font les paléoanthropologues confinés ? 

On fait tous des cures de bibliographie, on lit les nouveaux articles qui sortent, mais aussi ceux que l’on n’avait pas eu le temps de lire avant, pris dans le rythme quotidien « bureau-labo-réunions ». Et on profite du confinement pour travailler sur les données dont on dispose déjà. Par ailleurs, j’ai des publications en attente de validation. 

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Durant les fouilles, à Callao, aux Philippines © Florent Détroit

Et c’est la période idéale pour réfléchir sereinement aux inexactitudes ou plutôt aux résultats obsolètes publiés il y a quelques années, qu’il serait bon de corriger par la publication de résultats issus de nouvelles analyses ou de nouvelles approches.

C’est d’ailleurs le cas d’un article – en cours d’évaluation pour publication – sur des fouilles que nous menons depuis plusieurs années en Namibie. Pour des raisons évidentes de confidentialité, je ne peux pas entrer dans les détails, mais dans cet article nous reconnaissons nous être trompés sur un point assez important dans une publication de 2012. « Nous », ce sont tous les co-auteurs de l’article de 2012, à nouveau co-auteurs du papier de correction.

C’est positif : ça fait progresser la connaissance, surtout dans nos disciplines qui ne sont pas expérimentales, mais basées sur les découvertes et l’analyse de ces découvertes ! À l’occasion des échanges préalables à la publication de ce nouvel article, d’ailleurs, un des reviewers nous a félicités. Ça m’a fait très plaisir.  

Outre les publications, à quelles tâches vous consacrez-vous ces jours-ci ? 

Ce qui nous occupe le plus en ce moment, c’est la préparation des enseignements. On a dû annuler un module, pratique, sur les collections du Muséum conservées au musée de l’Homme. En revanche, on a décidé de maintenir un gros module de Master en paléoanthropologie qui débutait le 23 mars et se déroulait sur trois semaines. 

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Sur le chantier de fouilles, en Namibie © Florent Détroit

On a donc dû s’organiser en vitesse pour transformer des cours présentiels en cours en ligne. On a testé les cours en visioconférence, mais les étudiants – et les enseignants – ont des connexions de qualité variable, donc ce n’est pas convaincant. Par conséquent, on essaie plutôt d’adapter nos présentations et on réserve les séances de visioconférence aux échanges avec les étudiants. On leur demande aussi davantage de recherches personnelles – c’est un peu du bricolage de dernière minute, mais ça marche plutôt pas mal et ça enrichit des réflexions que nous nourrissions déjà dans le groupe de travail « pédagogies innovantes » mis en place au Muséum dès avant le confinement. Finalement, c’est assez stimulant !

En tout cas, un constat s’impose d’ores et déjà : on était, au moment où le confinement a été imposé, extrêmement démuni en termes d’outils académiques fonctionnels pour des cours interactifs en ligne. Malgré les efforts déployés en urgence par nos tutelles, nous avons dû le plus souvent nous tourner vers les logiciels de grandes entreprises privées ou utiliser une fameuse plateforme développée au départ pour… les gamers 

Quel regard portez-vous sur la situation actuelle ? 

En tant que paléoanthropologue me vient d’abord en tête une chose un peu triviale : avec toutes nos connaissances théoriques et pratiques, on pensait être à l’abri d’une épidémie… or à l’évidence ce n’est pas le cas ! Pas davantage que chez nos ancêtres homininés ? Car notre situation évoque en moi l’une des grandes hypothèses avancées pour expliquer les migrations anciennes : les paléo-épidémies. Par exemple, une épidémie pourrait expliquer les grandes migrations, il y a quelques milliers d’années, depuis la Chine continentale.

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Avec ses collègues philippins à Callao, aux Philippines © Florent Détroit

Avec la domestication des végétaux et des animaux, le cochon notamment, la Chine est alors un foyer néolithique. Or, aux alentours de 4000 à 5000 ans BP [pour Before Present, ou « avant le présent », désigne une date exprimée en nombre d’années comptées vers le passé à partir de l’année 1950 du calendrier grégorien, NDLR], tout un tas d’indices indiquent des changements drastiques de modes de vie et l’arrivée de nouvelles populations venues de Chine dans les îles d’Asie du Sud-Est : ossements d’animaux domestiqués, fragments de grains de riz calcinés dans des poteries anciennes… Cette expansion, rapide et large, reflète-t-elle l’arrivée de populations néolithiques poussées à l’exil par de grandes épidémies ?

Est-il possible de répondre à une telle question ?

C’est très difficile de le faire de manière sûre à partir des restes – ténus – dont on dispose. La mise en évidence sur des ossements humains anciens de preuves de grandes épidémies est extrêmement compliquée. Elle est délicate pour les collègues travaillant sur les épidémies de peste en Europe, historiques et relatées dans des textes, alors pour des restes bien plus anciens, moins nombreux et moins bien conservés, c’est quasi mission impossible !

Ce type d’interrogation existe d’ailleurs aussi pour les premières sorties d’Afrique. Comment les expliquer : simple curiosité ? suivi des troupeaux d’animaux ? fuite de grandes épidémies ? Et enfin, tous les cinq à dix ans, revient l’hypothèse de l’épidémie fatale apportée par sapiens, un groupe alors en pleine expansion et qui aurait décimé la population déclinante des néandertaliens. Mais elle relève pour l’heure du fantasme scientifique, car elle reste impossible à prouver, faute d’éléments matériels tangibles. 

Le confinement rappelle enfin combien nous sommes des animaux sociaux ; et c’est aussi un grand sujet en anthropologie biologique : quel est le rôle de ce caractère social sur le « succès » d’Homo sapiens, qu’il lui soit exclusif, ou partagé avec Neandertal et d’autres espèces du genre Homo ? Plus de questions que de réponses ! 

Série d’entretiens avec des chercheurs, « La science confinée » s’efforce de mettre le confinement dans une perspective scientifique. L’occasion, aussi, de découvrir la recherche côté coulisses.