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Des acteurs reconstituent la traite négrière sur un site de l’ancienne route des esclaves, à Kanga Gnianze au nord-ouest d’Abidjan, le 6 juillet 2017 © AFP/Archives Issouf Sanogo

Le trafic d’esclaves entre l’Afrique et les Amériques et l’exploitation économique et sexuelle de millions d’hommes et de femmes jusqu’au 19e siècle peuvent être retracés dans l’ADN de leurs descendants, décrit une grande étude publiée jeudi et réalisée grâce aux profils génétiques accumulés par la société 23andMe.

Plus de 50 000 personnes aux Amériques, en Europe et en Afrique ont participé à cette étude surprenante combinant des analyses d’ADN individuels et des archives détaillées sur les navires ayant transporté les esclaves : 12,5 millions d’hommes, de femmes et d’enfants entre 1515 et 1865, dont 70 % débarqués en Amérique latine, et entre 300 000 et 500 000 en Amérique du Nord continentale. Plus de deux millions sont morts durant le voyage.

« Nous voulions comparer nos résultats génétiques aux documents de transport pour trouver d’éventuels désaccords, ce qui est apparu dans certains cas de façon assez flagrante », explique à l’AFP Steven Micheletti, généticien de la société.

Les auteurs de l’étude se sont aperçus que, même si les esclaves étaient majoritairement des hommes, les femmes africaines ont, au fil des siècles, beaucoup plus contribué génétiquement à la population actuelle. Un constat dressé en analysant les gènes du chromosome X, que les femmes ont en double.

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Nombre d’esclaves envoyés d’Afrique aux Amériques entre 1515 et 1865 et leur destination © AFP Jonathan Walter

« Dans certaines régions, nous estimons que 17 femmes africaines se reproduisaient pour chaque homme africain, nous n’aurions jamais pensé que ce ratio était aussi élevé », poursuit le chercheur.

Cela s’explique par la politique de « dilution » ou de « blanchissement racial » pratiquée alors en Amérique latine : la politique était de « blanchir » la population en encourageant la reproduction entre Européens blancs et habitants noirs, notamment au Brésil, dernier pays d’Amérique à abolir l’esclavage, en 1888. « Les politiques de blanchissement (branqueamento) ont été mises en place dans plusieurs pays d’Amérique latine, avec le financement des voyages d’immigrés européens dans l’intention de diluer l’ascendance africaine par la reproduction avec des Européens clairs de peau », écrivent les chercheurs de l’étude, publiée dans l ’American Journal of Human Genetics.

À l’inverse, les Africains hommes et femmes, aux Etats-Unis, se reproduisaient presque dans les mêmes proportions. « La tendance était d’encourager la procréation entre les esclaves afin de produire plus d’esclaves », dit Joanna Mountain, directrice de recherche à 23andMe, même si les viols d’esclaves par leurs propriétaires étaient également courants.

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« Les politiques de blanchissement (branqueamento) ont été mises en place dans plusieurs pays d’Amérique latine », écrivent les chercheurs © AFP/Archives Tobias Schwarz

L’étude révèle aussi que les Afro-Américains sont majoritairement reliés génétiquement aux populations qui habitaient dans une région d’Afrique correspondant au Nigeria actuel, alors qu’à l’époque, ces populations ne représentaient qu’une minorité des esclaves envoyés aux Etats-Unis. En fait, ils étaient arrivés aux Caraïbes puis ont été retransportés vers les Etats-Unis, une phase inter-américaine du commerce d’esclaves qui commence à peine à être redécouverte.

La sous-représentation de l’héritage génétique de la Sénégambie aux Etats-Unis a quant à elle une explication sinistre : « Comme les Sénégambiens étaient souvent cultivateurs de riz en Afrique, ils étaient souvent transportés dans les plantations de riz aux Etats-Unis. Ces plantations étaient souvent envahies par le paludisme et avaient un taux de mortalité élevé, ce qui a sans doute conduit à la sous-représentation génétique de la Sénégambie dans les Afro-Américains aujourd’hui », écrit Steven Micheletti.