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L’épidémie de Sars-CoV-2 surgit sur le terrain favorable d’un rapport dégradé entre nature et homme, et d’une biodiversité appauvrie, alerte la communauté des biologistes. Épisode 3 de la série « la science confinée » : discussion à distance avec Pierre-Henri Guyon, biologiste et professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle

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« Je me trouve dans une maison en zone rurale avec un jardin, en Bretagne, donc j’ai de la chance. Je peux jardiner, promener le chien… et travailler »

Confiné, comment poursuivez-vous vos travaux ?

D’abord, je travaille avec d’autres, à Paris et à Montpellier, à un article en cours de publication sur les risques biologiques liés au « forçage génétique » (drive en anglais) : lorsqu’on introduit une séquence d’ADN invasive et délétère dans une espèce considérée comme « nuisible », le rat par exemple. Notre crainte, c’est que la modification pourrait envahir d’autres espèces — potentiellement d’autres mammifères, humains compris, et les conduire à l’extinction. Tout ce travail s’effectue par mail : pas besoin d’être au bureau pour le mener à bien. C’est un bon sujet sur lequel travailler en période de confinement sanitaire ! Je prépare aussi divers articles, conférences et cours (en ligne pour les prochains) et un livre sur les relations entre biologie et société.

D’autre part, la communauté évolutionniste [les biologistes spécialisés dans la compréhension des mécanismes de l’évolution des êtres vivants, ndlr] passe beaucoup de temps à discuter du coronavirus, de ce que nous pourrions faire, comme proposer des méthodes pour juguler l’épidémie mais surtout pour préparer les prochaines et éviter qu’il y en ait de plus en plus.

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Forçage génétique © Office fédéral suisse de l’environnement

Quelles sont, à cet égard, les conclusions des évolutionnistes ?

Dans le fond, le coronavirus provient de notre rapport à la nature, à l’environnement : des écosystèmes appauvris favorisent l’émergence de « saloperies » qui s’attaquent aux espèces encore là, les autres ayant disparu. À l’extrême, une seule espèce dans un écosystème concentrera toutes les maladies sur elle. Or l’être humain fait de son mieux pour rester la seule espèce sur Terre.

Les évolutionnistes ne disposent pas actuellement de modèles capables de prédire précisément la capacité des écosystèmes à absorber un tel choc, à éviter l’émergence de maladies pareilles. Pour étudier cette question, d’ailleurs, il faut associer les sciences de la nature et les sciences humaines : la sociologie et l’anthropologie. Et soutenir la recherche ainsi, bien sûr, que le système hospitalier !

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Pierre-Henri Gouyon dans la série « Bizarre ? Bizarre ! » diffusée sur leblob.fr

Et dans l’immédiat, comment lutter contre le Covid-19 ?

Pour comprendre une épidémie, et ce qui provoque sa propagation ou son extinction, il faut réaliser des modèles mathématiques. Ces « modèles épidémiologiques » font partie du corpus des sciences de l’écologie et de l’évolution. Ils montrent par exemple que, pour que l’épidémie s’arrête, il faut qu’une grosse fraction de la population — 60, 70 % ou même probablement 80 % — soit immunisée. Et pour cela, il faut soit avoir contracté la maladie, soit avoir été vacciné, ce sont les deux seules formes d’immunisation possibles.

L’idée est donc « d’étaler la courbe » des malades grâce au confinement, tout en « mettant le paquet » sur la recherche d’un remède ou d’un vaccin — la meilleure solution. Et pour ça, on a absolument besoin de recherche ! Ensuite, le jour où on disposera d’un vaccin, on pourra l’adapter à des mutations éventuelles, comme on le réalise d’ores et déjà pour la grippe saisonnière. Le SARS-CoV-2 n’est pas le premier SARS qu’on rencontre !

Série d’entretiens avec des chercheurs, « La science confinée » s’efforce de mettre le confinement dans une perspective scientifique. L’occasion, aussi, de découvrir la recherche côté coulisses.

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