Quand on parle de la Guyane, on pense immédiatement à sa forêt tropicale luxuriante ou au centre spatial Guyanais d'où décollent toutes les fusées Ariane. Mais saviez-vous qu'avant l'arrivée des colons au 16e siècle, la Guyane était peuplée de plusieurs dizaines de milliers d'habitants. Les plus anciens sites archéologiques remontent à 7 000 ans. À la maison des cultures et des mémoires de Guyane, Lolita Rousseau, archéologue à l'INRAP, étudie les traces laissées par les peuples précolombiens, notamment les haches. L'état de conservation de ces haches, dont la plus ancienne a 2 900 ans, est exceptionnel.
- On retrouve essentiellement la lame en pierre, c'est ce qui se conserve le mieux parce que dans le sol, les matériaux organiques ne se conservent pas bien. Par contre, le bois peut se conserver dans les fleuves. Par le biais de l'orpaillage, plusieurs collections archéologiques ont été retrouvées. En Guyane, on a la chance d'avoir des haches qui ont été conservées entièrement. Ces outils sont l'un des rares vestiges qui témoignent du passage des hommes. Ils servaient à couper des arbres pour construire les habitations, à creuser la terre ou à fabriquer des pirogues.
- Sur la collection de haches que nous avons, il y a deux types d'emmanchement qui ressortent. Il y a les haches avec un emmanchement par juxtaposition. C'est-à-dire que la lame en pierre est positionnée contre le manche. On a un système d'emmanchement en résine et en ligature qui permet de tenir la lame sur le manche. Et on a ensuite des haches où la lame est incluse dans le manche. Mais il faudrait aller plus loin pour savoir quel type de résine a été utilisé. Ce serait intéressant de voir s'il y a une évolution dans le temps. Est-ce que ce sont les mêmes résines qui ont été utilisées il y a 1 000 ans, il y a 2 000 ans ? Y-a-t-il des évolutions de technique et de savoir-faire ? Pour répondre à ces questions, il faut s'enfoncer dans la forêt amazonienne. Yannick Estevez et David Touboul sont chimistes.
- Il y en a un qu'on peut aller voir. Mais aujourd'hui, ils se transforment en botanistes. Leur mission ? Trouver des arbres qui pourraient être à l'origine de la résine utilisée par les peuples précolombiens. Il existe des milliers d'arbres candidats potentiels. Yannick Estevez a donc fait appel à l'ethnobiologie pour l'aider à faire un premier tri dans les espèces.
- Il y a 40 % des arbres en forêt amazonienne qui produisent des exsudats. On a choisi ces arbres parce qu'on travaille avec des ethnologues qui nous ont donné le nom de certains arbres que les Amérindiens utilisent encore aujourd'hui pour calfeutrer des pirogues ou les rendre étanches. La quête des arbres commence pour les deux chimistes. Ils ont repéré un Symphonia. - Il y a du latex qui arrive. Il y en a très peu, c'est tout jaune. On va essayer de récolter ça. Heureusement qu'ils n'avaient pas que ça pour faire des haches. Ça aurait été compliqué.
- Il faut des échantillons d'environ un milligramme. Ça correspond à une pointe de spatule. C'est un millième d'un carré de sucre. Ce sont des quantités très faibles car nos instruments sont très sensibles pour ces analyses. Ça permet de prélever sans abattre l'arbre en gardant l'intégrité maximale du spécimen, ce qui est important quand on travaille sur la biodiversité.
- On a fini et on remet le petit morceau d'écorce comme si on n'était pas passé. Et comme ça colle, c'est parfait. Ni vu, ni connu... à peu près. Vers 1 200 de notre ère, de nombreux changements sont constatés dans les objets retrouvés par les archéologues. Cela semble être un marqueur chronologique important. Les archéologues aimeraient déterminer si les résines utilisées, elles aussi, ont évolué. Cela pourrait indiquer l'arrivée de nouvelles populations. À côté des haches découvertes sur le territoire guyanais, les scientifiques étudient aussi des polissoirs, comme celui situé sur la plage de Rémire-Montjoly, près de Cayenne.
- Voilà un bel exemple des polissoirs qu'on trouve dans toute la Guyane. On dit qu'ils sont en cupules. Ils sont ovales et bien lisses. Et il y a ceux en fuseaux. Ce sont de magnifiques polissoirs qui ne sont plus utilisés depuis plus de quatre siècles, puisque les dernières occupations amérindiennes des villages Kali'na, c'était à la fin du 17e. Ces vestiges sont un trésor pour les archéologues, car comme les haches, ils ont traversé le temps. C'est également une preuve irréfutable de la présence répandue des Amérindiens. - Ils ont occupé tout le territoire. Ils étaient partout puisque pratiquement dans tous les endroits, on trouve des tessons de poteries, on trouve des polissoirs. Toute la civilisation matérielle végétale a disparu, avec le climat qui fait pourrir rapidement tous les objets. Polissoirs, haches, résine, chaque élément apporte des indices supplémentaires sur les peuples du passé. À Kourou, Yannick Estevez est de retour à son laboratoire avec les échantillons de résine. Il va les faire analyser grâce à l'infrarouge.
- L'infrarouge, c'est un laser qu'on envoie contre notre échantillon. Ça permet de récupérer des informations sur les liaisons chimiques qui composent les molécules à l'intérieur de notre échantillon. Le chimiste va comparer la résine qu'il a prélevée en forêt sur l'arbre de l'espèce Symphonia avec les résines utilisées par les peuples actuels, et voir s'il y a des correspondances. On voit bien que sur la résine qui provient d'un groupe amérindien de Camopi, on retrouve les mêmes signaux, les mêmes déplacements sur les spectres entre la résine de Camopi et le Symphonia. On suppose que cette résine pourrait être une résine descendante des résines qui avaient été utilisées pour fabriquer la résine pour les haches. Les Amérindiens actuels ont-ils suivi les mêmes recettes que leurs ancêtres ? La résine du Symphonia est en tout cas sélectionnée pour de futures analyses, où elle sera comparée avec les résines utilisées par les peuples précolombiens. Cette étude permettra d'en connaître davantage sur les processus de fabrication des haches il y a plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires, et d'approfondir nos connaissances sur l'archéologie guyanaise.